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Le nouveau Neuf était présent à la soirée de remise du prix Alice Guy à la réalisatrice Alice Winocour, dans la grande salle du Max Linder Panorama. Le prix, que l’on doit à la journaliste Véronique Le Bris, récompense, chaque année depuis 2018, un film français réalisé par une femme.

La photo d’Alice Guy (1876 – 1969) projetée sur l’écran géant du Max Linder Panorama : une belle revanche à titre posthume pour celle dont le nom fut si longtemps ignoré des archives du 7e art. La soirée fut l’occasion d’un bel hommage à la première femme cinéaste de l’histoire mondiale du cinéma, dont on fête cette année les 150 ans.

Une vie injustement oubliée

À l’âge de 22 ans, Alice Guy assiste avec Léon Gaumont, dont elle est la secrétaire, à une projection privée des Frères Lumière. Son patron décide dès lors de commercialiser des appareils de projection – seule activité qui l’intéresse à l’époque – et pour l’aider dans cette entreprise, Alice réalise de courts films de fiction. Le personnage de son premier film, dont la date est discutée (elle avance celle de 1896 mais aucune copie antérieure à 1902 n’a été retrouvée), est une fée qui extrait d’un potager de choux un nouveau-né, qu’elle montre, ravie, à la caméra.

Alice Guy devient directrice de prises de vues et réalise des centaines de films courts, expérimentant de nombreux trucages. Ralentis, cut, marche arrière… elle invente et, audacieuse, impose son style et un propos.

Projection de la photo d'ALice Guy sur l'écran du Max Linder Panorama

Soirée de remise du prix Alice Guy au cinéma Max Linder, le 13 avril 2023

En 1907, elle se marie (dans le 9e arrondissement) et part s’installer aux Etats-Unis avec son époux. Elle y monte la Solax, qui devient l’une des plus grosses maisons de production des États-Unis, et réalise des centaines de films muets et parlants, notamment autour du thème du sexisme.

L’histoire se termine mal. Divorcée et ruinée par les investissements hasardeux de son mari, elle rentre en France et n’aura de cesse de vouloir récupérer ses films. Elle meurt aux Etats-Unis à l’âge de 94 ans, certes décorée de la Légion d’honneur, mais sans avoir pu rassembler tous ses films, perdus et oubliés, ni publier ses mémoires.

Une reconnaissance tardive

Souvent dépourvues de générique et de crédit, attribuées à d’autres (ses assistants en tête), ses oeuvres, longtemps minimisées, connaissent aujourd’hui une reconnaissance salutaire. Ces dernières années, Alice Guy a été plus visible qu’en un siècle.

En 2011, Martin Scorsese lui rend hommage lors d’une réunion de la Directors Guild of America, le syndicat des réalisateurs américains : « Elle a écrit, dirigé et produit plus de mille films. Et pourtant, elle a été oubliée par l’industrie qu’elle a contribué à créer ». En 2018, le documentaire américain “Be natural”, qui lui est consacré, est projeté au Festival de Cannes. Elle fait l’objet en 2021 d’un roman graphique ; dessins de Catel sur un scénario de Bocquet chez Casterman, écoulé à plus de 35 000 exemplaires. En 2022, Arte lui consacre un documentaire, et Gallimard réédite ses mémoires « La Fée-cinéma » (qui avaient fini par être publiées en 1976). Une série télé est en préparation.

La soirée a permis de découvrir des passages du roman “Nitrate” écrit en hommage à Alice Guy par l’autrice suisse Céline Zufferey, et publié le mois dernier. Un timbre à l’effigie de notre héroïne a par ailleurs été dévoilé ! Il sera commercialisé à partir du mois de juillet (avec un lancement en avant-première dans le 9e, à la boutique Le Carré d’encre, dédiée à la philatélie et à l’écrit).

La réalisatrice Alice Guy sur un tournage

Sur le tournage du film "La Vie du Christ" à Fontainebleau en 1906. Alice Guy (sur l’estrade) EVERETT COLLECTION / AURIMAGES

Projection de quatre films d’Alice Guy

Point d’orgue de la soirée : la projection de quatre films d’Alice Guy, dont trois issus du fonds Gaumont. Dans “Surprise d’une maison au petit jour” (1898), Alice Guy filme une action guerrière. “La bonne Absinthe” (1899) rend compte d’une scène burlesque entre un client et un garçon de café. Pour “Avenue de l’Opéra” (1900), la réalisatrice utilise la marche-arrière pour un effet comique. Le court-métrage de 12 minutes “Making an American citizen” (1912), tourné pendant sa période américaine, montre un Russe qui traite sa femme en esclave et qui, immigré aux Etats-Unis, pays de liberté, apprendra à ses dépends comment désormais, il doit se comporter.

L’ensemble des films muets était accompagné d’une musique électronique spécialement composée par Claude Violante. En live, derrière son synthé modulaire, la musicienne a rappelé que seuls 7 % des compositeurs de musiques de films étaient des femmes.

Enfin, la réalisatrice Alice Winocour, qui a reçu le prix Alice Guy, a joliment conclu : « J’ai découvert Alice Guy parce qu’une salle de la Fémis [Ecole de cinéma, ndlr] portait son nom […]. Mais la salle était bien plus petite que celle consacrée à Jean Renoir. J’espère que désormais, les femmes cinéastes donneront leur nom à de grandes salles. »

Françoise Tomasini