Skip to main content

À l’occasion du 70ème anniversaire de la mort de Django Reinhardt (23 janvier 1910 - 16 mai 1953), Le Nouveau neuf revient sur les liens de l’artiste avec le 9e.

Personnalité emblématique du foisonnement cosmopolite qui anima la capitale aux grandes heures de l’entre-deux-guerres, premier soliste majeur à apparaître sur le sol européen, Django Reinhardt – Jean, de son prénom officiel – fut l’un des plus célèbres guitaristes du XXe siècle. L’itinéraire du légendaire inventeur du swing manouche est une géographie en soi. Un lieu cependant en constitue le cœur, le 9e, qui l’ancrera un (long) temps.

Django avant le jazz

Enfant de la balle né en Belgique à l’arrière d’une roulotte, Django (“je réveille”, en romanès, la langue des Tsiganes) baigne depuis son plus jeune âge dans l’univers de la musique. C’est en écoutant son père et ses oncles que le jeune garçon apprend le violon, son premier instrument, et participe à l’orchestre familial. Le groupe, le plus souvent stationné dans la Zone aux portes de Paname, glane quelques pièces sur les marchés aux puces parisiens, les guinguettes des bords de Marne, les casinos de la Côte d’Azur, avec des mélodies tziganes, mais aussi des airs d’opéra ou des valses classiques. À 10 ans, Django fait du banjo son instrument. Doté de l’oreille absolue, il est capable de reproduire n’importe quel air après l’avoir entendu une seule fois. Rapidement, il enrôle son frère Joseph (Nin-Nin de son petit nom) pour l’accompagner jouer dans les faubourgs.

Django enfant et sa famille vers 1920

Django enfant (3ème en partant de la droite) et des membres de sa famille, dont sa mère Négros (2ème en partant de la gauche), danseuse acrobate entre autres activités - photographe anonyme, vers 1920, BnF.

Django forge son éducation musicale dans les orchestres de vedettes de l’accordéon, et l’univers interlope des bals musettes et de la java. En 1926, depuis les trottoirs de la place Pigalle et sans le sou, il entend un nouveau son s’échapper du restaurant chic L’Abbaye de Thélème. Ce sont celles du Novelty Jazz band de Billy Arnold. La liberté de cette mélodie le fascine et le marquera.

À l’âge de 17 ans, marié à Bella, il s’installe dans le marché aux puces de Saint-Ouen. Un an plus tard, leur roulotte prend feu. Django parvient à sauver sa belle, mais au prix d’une jambe et d’une main gauche horriblement brûlées. Ses deux derniers doigts restent atrophiés en une pince figée.

Pendant son long séjour d’un an et demi à l’hôpital, Bella disparaît avec leur enfant et se remarie. Surmontant son handicap, le musicien travaille avec acharnement la guitare, se forgeant une technique exceptionnelle. En 1930, il reprend la route avec son frère Nin-Nin et son amour de jeunesse Naguine. Le jazz, arrivé en France avec les soldats américains à l’issue de la Première Guerre mondiale, est alors la nouvelle musique à la mode.

Pigalle, épicentre du jazz en France

Dès les années 1920, les music-halls du 9e, L’Olympia, le Casino de Paris, L’Apollo… embauchent Louis Mitchell, Buddy Gilmore et nombre d’autres musiciens noirs américains qui font découvrir aux Parisiens les prémices du jazz. En 1925, le swing du saxophoniste Sidney Bechet et de la danseuse Joséphine Baker, dans le spectacle La Revue Nègre, obsède le Tout-Paris. Des boîtes privilégiant le jazz s’ouvrent autour des rues Pigalle et Fontaine : Chez Florence, le Zelli’s, les clubs successifs tenus par la chanteuse et danseuse afro-américaine Ada ‘‘Bricktop’’ Smith, Chez Joséphine, L’Escadrille, La Cabane cubaine, Le Boudon… C’est aussi dans ce quartier que séjournent naturellement les jazzmen américains de passage à Paris.

Plaque Joséphine Baker rue Fontaine

Plaque posée rue Fontaine, Paris 9.

Plaque Armstrong impasse de la Tour d'Auvergne

Plaque située impasse de la Tour d'Auvergne, Paris 9.

L’historien et musicologue Philippe Baudoin écrit : « Nous avons recensé près de 300 lieux où l’on a pu entendre du jazz dans le 9e. Mais, contrairement à Saint-Germain-des-Prés ou au Quartier Latin après 1945, il n’y avait pas encore de clubs consacrés uniquement à cette musique entre les deux guerres. [….] Les musiciens cubains, antillais et les jazzmen noirs se remplaçaient mutuellement dans leurs orchestres respectifs. »

Le jazz moderne, un bouleversement

Pour sa convalescence, Django a choisi le sud et le soleil. Alors qu’il joue dans un café toulonnais, Émile Savitry, peintre proche des Surréalistes, l’invite dans son appartement ; rentré d’un voyage autour du monde, il a dans ses bagages les derniers disques de jazzmen américains, Louis Armstrong et Duke Ellington sur le dessus de la pile. Sonné par la puissance de cette musique, Django voudrait ne plus rien jouer d’autre. Installé chez Savitry, il passe ses journées à faire tourner la platine et à improviser ses propres riffs à la guitare.

On le voit alors de plus en plus du côté de Pigalle. Dans les orchestres où il est embauché, il insère d’audacieux passages d’inspiration jazz. Jean Sablon, admirateur des crooners américains qui s’efforce de faire entrer le swing dans la chanson française, le repère alors qu’il joue à La Boîte à Matelots, rue Fontaine. Le chanteur l’engage un temps dans son orchestre et lui permet d’enregistrer son premier refrain en solo.

Le Quinquette du Hot Club de France, avec de gauche à droite Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt, Roger Grasset à cette époque à la contrebasse, Django Reinhardt, Roger Chaput - vers 1937, photo d'Erwin Blumenfeld.

Le Quintette du Hot Club de France, avec de gauche à droite Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt, Roger Grasset à cette époque à la contrebasse, Django Reinhardt, Roger Chaput - vers 1937, photo d'Erwin Blumenfeld.

Et le Quintette du Hot club de France fut

C’est une autre rencontre qui va changer la vie de Django. En 1934, il joue pour les thés dansants de l’élégant hôtel Claridge sur les Champs-Elysées. Parmi les musiciens, le violoniste Stéphane Grappelli. Un jour, celui-ci casse une corde de son violon ; dans l’arrière-salle, il la change et improvise un air. Impressionné, Django prend sa guitare pour l’accompagner : un duo mythique vient de naître.

Ces improvisations n’auraient peut-être jamais eu de suite si elles n’avaient rencontré l’adhésion d’un groupe de mordus de jazz, le Hot club de France, qui organise alors des jam sessions avec des musiciens expatriés et s’apprête à faire paraître la revue Jazz hot, une des premières exclusivement dédiées au jazz. L’association se démène et organise des concerts pour l’orchestre à cordes mené par Django et Stéphane (avec Louis Vola à la contrebasse, Nin-Nin et Roger Chaput aux guitares), bientôt baptisé Quintette du Hot club de France.

Dans un premier temps, l’accueil du public reste frileux ; pour la plupart des amateurs, le jazz est noir et se joue sur des instruments à vent au rythme d’une batterie. Ainsi, le Quintette existe principalement sur disques. Ses membres gagnent leur vie en participant à des séances d’enregistrement comme accompagnateurs de chanteuses et chanteurs français de variétés. Lorsqu’ils peuvent se regrouper, ils répètent Chez Florence, rue Blanche ; occasionnellement, ils jouent rue Fromentin au Grand Ecart.

L’année 1937 marque un tournant : le Hot club réussit à lancer la première maison de disques au monde dédiée au jazz, baptisée Swing. Le Quinquette devient la coqueluche de Paris ; il est l’une des principales attractions de Big Apple et du Bricktop. Minor Swing, enregistré à cette époque, est toujours l’un des principaux standards du jazz manouche. Jusqu’en 1939, malgré les disparitions régulières de Django – en virée avec des amis ou réfugié dans une salle de billard – et ses dépenses inconsidérées, le groupe prospère. Les musiciens enchaînent les concerts à Paris et les tournées en Europe, jouent aux côtés de géants du jazz comme Coleman Hawkins et Benny Carter ; les stars du cinéma dansent sur leurs airs à Pigalle.

Les nouveaux locaux du Hot club au 14 rue Chaptal sont inaugurés en avril 1939 par le Quintette et Duke Ellington ; le lieu devient le temple du jazz à Paris. De l’autre côté de la rue, le bistrot de la « mère Berthe » (plus tard bien nommé L’Annexe) accueille ses membres. Django s’y arrête souvent en voisin, depuis la place Pigalle, pantoufles aux pieds, pour avaler une baguette et un café crème.

Livret HCF 1937 Cocteau

Extrait d'un fascicule édité par le Jazz Hot pour les 3 ans d'existence du Quintette, illustré et commenté notamment par Jean Cocteau - 1937, BnF, crédits ADAGP.

Plaque Hot club de France et Jazz Hot rue Chaptal

Plaque posée en 2021 au 14 rue Chaptal, Paris 9.

Carton du cabaret Brick Top, annonçant le Quinquette et la chanteuse Mabel Mercer - 1937.

Carton du cabaret Brick Top, annonçant le Quintette et la chanteuse Mabel Mercer - 1937.

Septembre 1939, coup de tonnerre : alors que l’orchestre est en tournée au Royaume-Uni, les Britanniques déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. Django et ses collègues manouches rentrent en France, Stéphane Grappelli reste sur place. C’est la fin du premier Quintette.

Le succès même sous l'Occupation

Pour Django, « la période de l’Occupation fut synonyme de succès immenses et d’horreurs inimaginables : il connut la célébrité et la prospérité alors même que ses frères étaient raflés puis internés, déportés, exterminés dans les camps », résume Michael Dregni, spécialiste américain du jazz.

Dans le Paris occupé, Django enchaîne les concerts de jazz, musique du brassage et de la liberté considérée par le parti national-socialiste comme dégénérée. Ses disques s’arrachent, son portrait est vendu aux côtés de ceux des vedettes du cinéma ou du music-hall.

En l’absence de Stéphane Grappelli, Django, abandonnant le tout-cordes, s’est adjoint les services du clarinettiste Hubert Rostaing. Le son du groupe s’est modifié, allégé. Le Nouveau Quintette joue dans des cinémas, à l’Olympia, au Monte-Cristo (rue Fromentin), au Cirque Médrano (bd de Rochechouart)… L’attrait pour le swing d’un public jeune en révolte profite aux musiciens de jazz français, les américains étant repartis aux États-Unis. Les zazous se taillent la moustache en circonflexe à l’image de Django. Au début de la guerre, l’association du Hot club compte 350 membres, au printemps 1941, 5000.

Django compose à cette époque certains de ses plus beaux morceaux. À L’écoute de Rythme futur, la Blitzkrieg résonne en une mélodie exécutée en rafale. Le morceau Les Yeux noirs, comme un emblème du sort réservé aux Tziganes, est joué avec rage ; il est éclipsé par le succès incroyable de Nuages, mélodie aérienne de paix.

Lorsqu’en 1943 les Allemands lui ordonnent de participer à une campagne de propagande, celui-ci tente de s’enfuir en Suisse mais échoue. De retour à Paris, il s’installe avenue Frochot, avec Naguine et leur nouveau-né. Si le couple choisit cette adresse c’est notamment parce qu’elle est proche de la station Pigalle, l’une des plus profondes de Paris, offrant un excellent refuge contre les bombardements. Django fait par ailleurs du cabaret La Roulotte, tenu par Lulu de Montmartre rue Pigalle, son repaire.

Paris libéré

Les Forces françaises libres reprennent Paris. Django et son orchestre sont acclamés, cette fois par les G.I., et régulièrement rejoints sur scène par des musiciens américains. Fin 1943, La Roulotte ajoute sur sa façade l’appellation Chez Django Reinhardt. Le Nouveau Quintette s’y produit souvent jusqu’à la Libération, ainsi qu’à L’Olympia. En septembre 1944, il inaugure la réouverture officielle du Tabarin, rue Victor Massé.

L'après Pigalle

L’aventure de Pigalle s’arrête là, ce sont d’autres tourbillons qui emportent Django après-guerre. En 1946, il est invité par Duke Ellington à jouer en Amérique ; à son retour, la tête pleine de rythmes nouveaux, il se tourne vers le be-bop, dans un Saint-Germain-des-Prés en pleine effervescence. Il alterne entre enregistrements, projets de tournée internationale et phases de retraite, dans sa maison de Samois-sur-Seine, un coin de paradis près de Fontainebleau. C’est là qu’un matin de 1953, à 43 ans, il succombe à une hémorragie cérébrale, laissant au jazz un style hors du temps.

Françoise Tomasini

Affiche Nouveau Quintette, 1941

Affiche pour le Nouveau Quintette, 1941.

Cabaret La Roulotte Chez Dango Reinhardt

Coupure de presse du magazine Life, deux soldats américains passent devant La Roulotte, tous drapeaux
mêlés - octobre 1944.

Concerts-hommage

Tous les ans depuis 1968, le Festival Django Reinhardt rend hommage au virtuose dans le pays de Fontainebleau. Il aura lieu cette année du 22 au 25 juin, avec en point d’orgue le 24 le concert-hommage Django 70th Gipsy Symphonic Project, en coproduction avec le Maisons-Laffite Jazz Festival.

À Paris, vous pourrez en outre participer à un hommage à Django Reinhardt et Stéphane Grappelli dès ce 21 mai au Sunset Sunside (60 rue des Lombards, Paris 1er, entrée libre).