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C’était le grand rival du Moulin rouge, un lieu mythique des nuits parisiennes ; presque tout le monde a oublié le Bal Tabarin. Une plaque a été posée le 27 juin pour raviver sa mémoire.

« D’ailleurs des beaux yeux, y’en a tant qu’on veut, y vont par deux. Et v’là qu’dans les coins, on est aussi bien qu’au Tabarin »… Les plus anciens s’en souviennent, Renaud l’a chanté, le Tabarin mérite d’être raconté.

Des débuts triomphaux

Tout commence le 22 décembre 1904. Ce jour-là – après un bal costumé organisé par le Syndicat des artistes dramatiques en guise de répétition générale le 20 – est inauguré le Bal Tabarin. Auguste Bosc en est le grand ordonnateur. Pour ce chef d’orchestre, auteur populaire de compositions légères, c’est la consécration. Le succès est immédiat.

« Ça y est ! Le bal Tabarin est ouvert ! Et quelle ouverture ! […] On ne peut mieux finir l’année qu’au Bal Tabarin. À Tabarin, qu’on se le dise ! », s’enthousiasme Le Journal.

L’établissement reprend l’ancienne appellation du cabaret de chansonniers voisin, « Les Tréteaux de Tabarin » (nommé en clin d’œil à un célèbre comédien-prestidigitateur-charlatan-harangueur du 17e siècle déguisé d’un tabar, manteau s’attachant à la hauteur des manches, et devenu le représentant d’une forme de farce).

C’est l’époque et le lieu des music-halls, où se mêlent dans une joyeuse frénésie tous les spectacles et tous les publics. Jean Oller a déjà ouvert le Moulin-Rouge et l’Olympia ; les Folies Bergère et le Casino de Paris leur ont succédé.

La façade très ornementée du bal Tabarin, 36 rue Victor Massé

La façade ornementale du Bal Tabarin en 1914.

Le Figaro, 23 décembre 1904.

Le Bal Tabarin à la belle Epoque

Le Bal Tabarin vers 1904.

Tableau de l’artiste futuriste Gino Severini représentant le Bal Tabarin

"Hiéroglyphe dynamique du bal Tabarin" (1912). Le futuriste Gino Séverini choisit le Tabarin pour illustrer sa théorie de "l’idée sensation", consistant à mettre le spectateur dans et non devant la toile.

La Tabarinette, réservée aux femmes, qui s'enlacent sous le regard des messieurs.

Le Tout-Paris s’y presse pour danser au rythme de partitions agrémentées de pétarades d’autos et de coups de revolver, ou assister à des concours de nuque, jambes, épaules, défilés de la Vendange, de la Chasse, de la Poule au pot, bals costumés des Rosières, demi-Vierges, Canotières, Pierrettes, batailles de fleurs, courses de rats, championnat annuel de lutte féminine…

L’établissement devient rapidement le temple de la danse fantaisiste. On y perpétue la tradition du cancan des lavandières et des blanchisseuses. Sur scène résonnent les pas des Cake-Walk, Big Boot Dance et Pilou-Pilou. Bosc invente les Croupionette et autre Tabarinette coquines.

Lorsque le 27 février 1915 le Moulin-Rouge est ravagé par un incendie, ses danseuses sont accueillies à Tabarin. Bosc fait de leur célèbre French cancan la principale attraction de son établissement.

En 1921, la troupe rejoint son Moulin flambant neuf. Pierre Sandrini, jeune maître de ballet qui vient de l’Opéra de Paris y crée un nouveau cancan travaillé et moderne, avec des danseuses professionnelles de formation classique, qui ringardise toutes les autres danses.

C’est lui qu’Auguste Bosc appelle pour sauver son Bal Tabarin vieillissant.

Montmartre était le nombril du monde, le Bal Tabarin en était le diamant.

(Anne-Marie Sandrini)

Le nouvel âge d’or du Tabarin

Sandrini devient le directeur du Tabarin en 1928, puis s’associe avec Pierre Dubout qui assure sa promotion ; il en restera l’âme pendant 20 ans.

Il donne un coup de jeune au lieu, fait disparaître le décor Art nouveau, commande à l’artiste Paul Colin des affiches publicitaires Art-déco, s’inspire d’une innovation repérée aux Etats-Unis pour installer une machinerie inédite qui fait monter les danseuses des sous-sols au premier balcon. Il imagine sa première revue en 1930 et engage Romain de Tirtoff dit Erté, qui magnifie les costumes et les décors tout en transparence.

Revue du bal Tabarin

Le nouveau French cancan (à gauche, Andrée Rapo).

Revue "Chatoiement", la Valse bleue, vers 1936.

Tabarin devient un lieu incontournable des Années folles.

Joséphine Baker y enregistre la chanson J’ai deux amours, Jacques Tati – avant de débuter sa carrière cinématographique – y joue des numéros de mime mémorables ; Man Ray y effectue un reportage, et publie avec Paul Eluard un recueil de poèmes inspiré du lieu (« Les mains libres », 1937) ; s’y retrouvent Kiki de Montparnasse, Colette, Mistinguett, Jean Cocteau, Maurice Chevalier, Jean Gabin, Edith Piaf, Yvonne Printemps et bien d’autres…

Les soldats allemands qui débarquent à Paris avec la seconde guerre mondiale apprécient particulièrement le lieu. Le Pariser Zeitung assure qu’au bal Tabarin se joue l’un des meilleurs spectacles érotiques de la ville. Pendant l’Occupation, l’endroit – qui permet par ailleurs de cacher des danseuses juives – ne désemplit pas.

À la Libération, Django Reinhardt assure le spectacle de réouverture.

L’affiche de Paul Colin (1928) fusionne la danseuse de charleston Joséphine Baker, dont il était très épris, la danseuse de French cancan Jane Avril, égérie de Toulouse-Lautrec, et la danseuse de flamenco espagnole La Argentina.

Revue "Un vrai Paradis", vers 1937.

Baroud d'honneur

Pierre Dubout et Pierre Sandrini meurent brutalement en 1948 et 1949, à moins d’un an d’intervalle. Trois ans plus tard, Andrée Rapo, ancienne capitaine du cancan au Tabarin et veuve de Pierre Sandrini, ferme, le cœur lourd, le cabaret qui réclame des investissements colossaux. Plus tout à fait à la mode, concurrencé par le cinéma, le Tabarin ne fait plus recette.

Le Tabarin est vendu à la bougie un an plus tard. C’est un certain Jean Bauchet, propriétaire de plusieurs académies de billard et du casino de Marrakech, qui l’emporte. Selon toute vraisemblance, la famille Clerico, propriétaire du Lido et du Moulin-Rouge, se cache derrière l’homme de paille. « Ils ont acheté Tabarin pour étouffer la concurrence », déplore Anne-Marie Sandrini, fille de Pierre Sandrini, aujourd’hui âgée de 79 ans. L’acquéreur laisse la salle en sommeil pendant treize ans.

Les héritiers finissent par autoriser sa démolition. En juin 1966, le Tabarin redevient pour une nuit le célèbre café-concert de la Belle Epoque. Des vedettes du music-hall et du théâtre, Bernard Blier, Francis Blanche, Juliette Gréco, Poiret et Serrault, Raymond Devos, Suzy Delair, Zizi Jeanmaire… interprètent dans un spectacle télévisé des célébrités des années 1900, comme Polin, Jane Avril, ou Yvette Guilbert.

Les bulldozers entrent en action le 19 juillet 1966. « Un Tabarin en moins, un Palladium en bus », chante Michel Delpech dans son Inventaire 1966

Michel Güet et Françoise Tomasini

Entrée du 36 rue Victor-Massé, ancienne adresse du Tabarin, où une plaque commémorative a été posée le 27 juin à l'initiative d'Anne-Marie Sandrini.

Lors de la cérémonie de dévoilement de la plaque, Madame la maire a annoncé qu’une exposition serait organisée sur le Bal Tabarin à la mairie du 9e.

Pour aller plus loin

– 🎧 En perspective de la pose de la plaque, la Ville de Paris a réalisé une série de trois podcasts sur le Bal Tabarin.

– Ecouter et lire les souvenirs d’Anne-Marie Sandrini, ancien petit rat de l’Opéra puis professeur de danse :

  • 🎧 Podcasts
  • ✍️ “Le grand écart : du classique au Cancan” (éd. Mauconduit, 2013).

– 🗞️ Avoir des précisions sur la vente du Tabarin

–  📺 Regarder Jacques Tati parler du Tabarin.