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Seul bar à jeu de l’arrondissement, Le Coup Critique propose une centaine de jeux de société à un public débutant ou confirmé. Ce dernier s’installe dans les fauteuils pour jouer à deux ou en groupe, pour une vingtaine de minutes ou plusieurs heures. Un loisir qui a pris de l’ampleur depuis le confinement. Un bar à jeux ouvre chaque semaine en France.

Gatien Manzac s'est installé en 2020 au 10 rue Thimonnier, Paris 9.

Dans la cossue rue Thimonnier, une discrète devanture bleue pourrait échapper au regard des plus pressés mais les habitués du lieu en ont fait leur QG. Ils poussent la porte généralement par petits groupes et sont accueillis par Gatien, le gérant de ce bar à jeux, ouvert en mars 2020, quelques semaines avant le premier confinement. Avec le couvre-feu qui a suivi, les réouvertures et fermetures successives, le trentenaire a dû jongler pour maintenir son activité à flot. En ce début septembre, Gatien affiche tout de même un large sourire : « L’endroit fonctionne plutôt bien cette année. En fin de journée, j’ai une clientèle âgée de 25 à 35 ans qui vient décompresser entre collègues. Le week-end, c’est plus familial. »

Avec des réservations de table à 5 € par joueur, une petite restauration et la vente de boissons (chaudes, bières, vins et sodas), l’endroit est confortable avec fauteuils et grandes tables de bois pour accueillir les jeux de plateau. On s’y sent bien, comme à la maison. C’est d’ailleurs l’atmosphère que souhaite insuffler Gatien, un endroit convivial, sans prétention où tout le monde trouve sa place, joueurs débutants comme les plus confirmés.

Dans le coin ludothèque, des étagères sur lesquelles trônent une centaine de boîtes de jeux. On y trouvera les grands classiques tels 7 Wonders, Abyss, Citadelles, Pandemic, Time Stories ou encore la franchise Star Wars, et des jeux moins connus comme Mémoire 44, une plongée au cœur des batailles de la seconde guerre mondiale ou encore Carcassonne pour une partie en famille autour des constructions médiévales.
De quoi satisfaire toutes les envies et tous les niveaux : jeux d’apéro, de stratégie, coopératif, de rôles, et pour les indécis, les conseils avisés de Gatien : « L’objectif est que chacun puisse facilement comprendre le jeu afin de passer un bon moment. »

Gatien, un consultant qui a fait de sa passion de jeunesse une activité professionnelle

Un consultant qui bifurque

Le maître des lieux fait partie de la cohorte de jeunes salariés, qui après quelques années d’un travail rémunérateur, décide de bifurquer pour une activité professionnelle « avec du sens ».
Dix ans plus tôt, fraîchement sorti de son école d’ingénieur, Gatien sait au moins une chose : la technique ne l’intéresse pas, il préfère la gestion et la stratégie. De là, s’ensuit un parcours classique en cabinet de conseil, d’abord en Angleterre puis en Amérique latine. Le jeune diplômé a la bougeotte et s’installe à Santiago au Chili. Au Mexique, il fréquente chaque semaine un bar à jeux, une passion née de l’enfance : « J’ai découvert les jeux de société avec ma grand-mère, ma tante et mon frère aux vacances d’été. Ensuite, je suis passé aux jeux sur ordinateur et à l’âge de treize ans, j’ai découvert Dungeons et Dragons », le premier jeu de rôle qui connaît une popularité grand public. Une révélation pour le jeune Gatien qui, devenu adulte, trouvera toujours autant de plaisir à jouer dans les interstices d’un emploi du temps bien rempli.

Devenu consultant senior et bientôt promu manager, le Graal en matière de conseil, Gatien, contre toute attente, décline : « Je ne voulais pas des responsabilités liées au poste. De plus, je ne voulais pas de la charge de travail considérable que le job allait me demander pour un métier que je n’avais plus vraiment envie d’exercer. » Le décalage entre ses idéaux de départ et la réalité des missions effectuées est devenu trop lourd à gérer. Et quand il explique à son grand-père artisan et à sa grand-mère ouvrière à quoi il passe ses journées, soit à exécuter des tableaux Excel et des présentations PowerPoint, le petit-fils, face à l’incompréhension des aïeux, ne peut que s’interroger sur son avenir professionnel.

À peine âgé de trente ans, Gatien commence à douter de son utilité : « Dans les gros cabinets, au final je me suis retrouvé sur des missions absurdes pour combler un trou dans un budget ou pour donner l’aval d’une décision déjà prise, voire changer l’ordre d’un argumentaire… »
Rentré en France en 2018, le consultant s’installe à Paris et intègre alors un cabinet à taille humaine « qui accompagne l’entreprise dans les changements proposés sur le papier. » précise-t-il. Quelque peu réconcilié avec son métier, Gatien continue pourtant de rêver à autre chose.

Le grand saut

L’ouverture d’un bar à jeux, projet maintes fois repoussé, refait surface : « Un dimanche matin, je me réveille avec à nouveau cette idée dans la têteJ’ai alors ouvert mon ordi et réalisé un tableau financier pour vérifier si le projet tenait la route ». Un jeu d’enfant pour cet homme, jonglant avec les prévisions chiffrées depuis des années.

Dès lors que la ligne directrice du projet est bien au clair, la comptable qui valide sa démarche lui conseille de chercher un local. Gatien se retrouve alors au pied du mur : « Soit je repliais tout ça dans un coin de mon ordinateur pour plus tard, soit je me lançais ». À l’époque sans contrainte familiale et disposant d’un apport financier, Gatien se décide à faire le grand saut : « Au lieu de m’acheter un appart sur Paris comme la plupart de mes amis, j’ai choisi d’investir dans ce bar à jeux. » Après de vaines recherches notamment dans le 11ème arrondissement déjà bien fourni en bars à jeux, il trouve par hasard son local actuel, un restaurant en vente. « Je n’y croyais pas car je pensais que le 9ème était trop cher pour moi. Mais ce fut un vrai coup de cœur pour l’endroit et la bonne entente avec le restaurateur a facilité les choses » souligne Gatien, bien conscient de sa chance.

Une fois les clefs récupérées en juillet 2019, il a fallu trouver l’oreille d’une banque pour financer le rachat du fond de commerce. Gatien commence à démarcher seul et bien vite déchante : « Il fallait expliquer et réexpliquer le concept de bar à jeux, encore peu connu du monde bancaire. Il y  a même un banquier qui m’a répondu, il ne m’avait manifestement pas écouté, “mais monsieur, on ne finance pas les jeux d’argent ! ” » Déconcerté, le consultant se tourne vers un courtier qui lui obtient un rendez-vous qui sera le bon.

Une visite soigneusement préparée en amont. « J’avais réponse aux deux objections possibles : Vous n’avez pas d’expérience dans le secteur et quels sont vos leviers si vous n’avez pas la croissance attendue ? » précise le trentenaire, transparent sur sa démarche et prêt à échanger des documents avec ceux qui veulent se lancer dans l’aventure. Le Coup Critique est d’ailleurs membre du réseau des cafés ludiques, soit près de soixante-dix établissements français, dont l’objet est de promouvoir, fédérer et aider les porteurs de projets.

Twilight Imperium version 4 (éditeur Philibert) propose un temps de partie de 6h.

Abyss (édité par Bombyx) un jeu de stratégie sorti en 2014, toujours une référence chez les joueurs.

Un début chaotique

Après trois semaines de fonctionnement en régime réduit avec les copains pour se faire la main en restauration, Gatien, le cœur lourd, doit fermer ; le premier confinement l’a stoppé net dans son élan. La réouverture en juin 2020 sera poussive. Le public, avide de retrouvailles à l’extérieur, rechigne à s’enfermer entre quatre murs.
Lorsque septembre arrive, les clients affluent mais l’embellie sera de courte durée, fauchée par le couvre-feu. « J’étais en apnée et je vivais de mon chômage. Mon propriétaire a été très compréhensif » tient à souligner Gatien. Aujourd’hui, après deux années compliquées à gérer, le passionné de jeux semble repartir sur un bon rythme. Il continue malgré tout d’accepter des missions de conseils en free-lance. « Cela me permet de payer mes factures et mon loyer » admet-il.

Sans compter ses heures, l’activité est chronophage, le trentenaire passe toutes ses après-midis et soirées au Coup Critique. Entre la préparation des commandes, le service à table et l’explication des jeux, Gatien, en véritable chef d’orchestre, assure seul la bonne ambiance et la fluidité du service.

Le conseil : la valeur-ajoutée

Avec cent vingt références de jeux à connaître sur le bout des doigts, Gatien doit se mettre à jour régulièrement : « Mon métier, c’est le conseil, expliquer les règles. C’est ce que je préfère. » C’est d’ailleurs ce qui distingue le bar à jeux d’un bar avec des jeux. L’accompagnement du joueur dans sa découverte et sa pratique ainsi que la mise à disposition d’une collection significative sont les deux principaux critères attendus par ceux qui viennent jouer.

« Et ceux qui, venus avec des amis, me disent d’emblée “ je ne suis pas très jeu”, je les prends par la main. Ils s’installent dans les canapés et passent un bon moment » ajoute Gatien qui déroule une méthode bien rodée.
En quelques questions, il cerne les envies du groupe, sélectionne deux ou trois propositions et présente leur univers respectif. « La majorité se laisse guider. Elle me fait confiance. J’insiste sur quelques aspects par exemple, les efforts des illustrateurs actuels, le travail réalisé sur les figurines explique Gatien qui enchaîne intarissable la découverte doit se faire par paliers, du plus classique au plus exotique » car le joueur sans grande expérience peut rapidement se retrouver noyé sous les règles d’un Abyss par exemple, gros jeu de stratégie français, véritable jeu à tiroirs, signé Xavier Collette pour les illustrations.

Un engouement certain

Deux facteurs ont fait exploser le secteur des jeux de société. Le premier repose sur l’offre des éditeurs qui s’est considérablement renouvelée depuis les années 2000. Les Cluedo, Monopoly et autre Scrabble ont laissé la place à des jeux pour adultes plus complexes, plus inventifs, pour des parties plus dynamiques.
Entre joueurs, on parle désormais jouabilité, extensions, tuile, booster, deck ou Mulligan, tout un vocabulaire spécifique – la plupart des termes sont d’origine anglo-saxonne – qui peut au premier abord refroidir le néophyte.
Seconde raison plus récente de cet engouement : avec une offre de loisirs qui s’est considérablement restreinte pendant le confinement, les couples et familles se sont reportés sur ceux dont on pouvait profiter à la maison. « Les gens n’avaient rien d’autre à faire. Certains ont ressorti les boîtes des placards, d’autres se sont mis à jouer en ligne » abonde Gatien.
Comme les 30 000 personnes qui se sont connectées chaque jours à la plateforme Board Game Area. Ce site communautaire créé en 2010 par deux français, comptabilisait en décembre 2020, cinq millions de membres à travers le monde et 300 jeux disponibles. De quoi aiguiser l’appétit du spécialiste du jeu français Asmodee qui le rachète dès février 2021.
Une fois le virus attrapé, une partie de ces nouveaux venus ont poursuivi leur découverte en lâchant les écrans et en prenant leur quartier dans les bars ludiques.

Des planches mixtes composées de produits de qualité. Bière et vin pour accompagner les parties.

Le bar à jeux, une tendance de fond

Logés dans des appartements souvent trop petits pour recevoir un groupe de joueurs, hésitant à acheter des jeux à énigmes ou à histoires à usage unique, les amateurs de jeux sont en quête d’espace, de conseils et d’une riche ludothèque. C’est toute une génération de trentenaires, avide de renouer avec des espaces de convivialité qui participe à cette tendance. « Certains viennent même avec leur propre jeux car ils apprécient l’endroit » note Gatien.

Depuis l’ouverture des premiers lieux, comme le Baraka Jeux à Montpellier ou l’Oya Café à Paris qui font partie des pionniers, le concept du bar à jeu s’est, au fil des ans, imposé et professionnalisé. Presque chaque semaine, un nouveau lieu ouvre en France. Et si aucune ville de province n’échappe au phénomène, le monde rural reste pour l’instant en dehors de la mouvance.
Tous ces endroits vivent généralement des consommations pour agrémenter les cessions de jeux. Sur ce point, Gatien ne lésine pas sur la qualité : « Le parisien est très exigeant, il est habitué à un certain standing. Mes clients viennent aussi pour ça. ». À la carte, une offre de quatre bières artisanales (LBF), brassées en Ile-de-France avec des ingrédients bio. Côté jus, des bouteilles de chez Millat, du cidre et poiré de la maison Sassy. « Souvent, les hommes, c’est IPA sans réfléchir » regrette le responsable qui propose pourtant des vins « très bien travaillés ».
Et pour tenir les soirées marathon, les joueurs partagent planches de charcuterie et de fromage. Quelques pâtisseries maison le week-end (cookies et brownies) et les glaces de Terre Adélice complètent l’offre de restauration, courte mais des plus honnêtes.

En cette fin de journée, quelques tables sont réservées pour quatre ou six joueurs, certains arrivent au débotté. Un groupe de quatre trentenaires, membres de la Ligue Ludique, une association chargée de promouvoir les jeux de rôle se prépare à jouer en sous-sol. « Dans un endroit neutre comme celui-ci explique la jeune femme du groupe, les filles se sentent en sécurité. » Meneuse de jeu ou joueuse suivant les parties, cette dernière insiste sur « les moments de rigolade partagés » et l’aspect narratif du jeu de rôle qui permet de débloquer, même les plus timides.

Twilight Imperium nécessite un espace de jeu immense pour échafauder des stratégies de conquête plus ou moins pacifiques, négocier et voter des lois pour un seul objectif : revendiquer le trône impérial.

Une rentrée sous les meilleurs auspices

Seul aux manettes depuis deux ans, Gatien a décidé d’embaucher une personne à la rentrée. « C’est motivant de travailler pour soi mais quelquefois, c’est trop lourd. Sans partage, on reste sur ses doutes, on avance difficilement » confie le jeune responsable qui ne manque pas d’idées pour animer son bar à jeux et élargir sa clientèle.
En septembre, l’activité a repris sur un bon rythme avec des samedis très chargés. Les soirées quizz de culture générale et blinds test musicaux deux fois par mois, le mercredi, ont trouvé leur public : « On se challenge en équipe et en toute décontraction » précise Gatien. Les soirées rencontres pour célibataires du mardi peinent à décoller « Il faudra du temps pour que les clients répondent présents. » Pourtant,  il semble plus facile de commencer une discussion autour d’une partie que de se lancer de but en blanc sur Tinder.

Jamais à cours d’idées, Gatien met également son lieu à disposition des créateurs de jeux pour les tester. Enfin, le jeune entrepreneur envisage de proposer des ateliers de cohésion d’équipe pour les entreprises : « Le jeu collaboratif devient un excellent moyen de briser la glace, notamment pour les nouveaux venus. » 

Alors que le recours au télétravail est devenue la norme, les salariés, de plus en plus isolés, n’ont qu’une envie, sortir et se retrouver. Le bar à jeux est pour toute une génération l’occasion de décompresser en fin de journée, de s’offrir une parenthèse, loin des réseaux sociaux et de l’écran d’ordinateur.

Frédérique Chapuis

Le Coup Critique
10, rue Thimonnier, Paris 9e.
Horaires d’ouvertures : du mardi au vendredi : de 18h à 01h
le samedi : de 14h à 01h.