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Derrière l’imposante grille du 58/60 rue Marguerite de Rochechouart se cache la Cité Napoléon, ancienne cité ouvrière parisienne. Un patrimoine historique et bucolique choyé par ses habitants actuels. Céline, résidente depuis 2005, nous ouvre les portes de ce « familistère » révolu, à l'architecture unique.

Si les règles strictes régissant la Cité dès son inauguration en novembre 1851 ; les habitants étaient soumis à un couvre-feu, au contrôle d’un contremaître et à l’inspection régulière d’un médecin, ont disparu depuis bien longtemps, subsiste encore une atmosphère bien particulière liée à l’architecture des lieux.

Une architecture inédite

La disposition peu conventionnelle des logements (d’une à deux pièces cuisine, d’une surface d’environ 15m2 pour les ouvriers et de 25m2 pour loger les contremaîtres), fut pensée par Louis-Napoléon Bonaparte et son architecte Veugny, pour organiser une vie close et communautaire de près de 250 familles ouvrières.

Le bâtiment longeant la rue Marguerite de Rochechouart, de loin le plus original, est construit autour d’escaliers desservants de vastes coursives sur 4 étages. Autrefois dévolue aux ouvriers de l’usine à gaz voisine puis à ceux de l’usine à chaussures Godillot, la cité héberge désormais des familles, des couples et de nombreux étudiants.

Dernier étage du bâtiment A de la Cité Napoléon, avec un grand palier sur lequel donnent les portes des logements, et éclairé par une grande verrière

Une disposition des logements donnant sur de vastes coursives lumineuses et aérées : la marque de considérations hygiénistes présidant au projet.

Au fil des années, des cloisons et portes communicantes entre chaque logement ont parfois été abattues par les propriétaires pour agrandir les lots. Mais en grande majorité, ceux-ci subsistent dans leur périmètre d’origine avec une distribution intérieure repensée, en y intégrant les commodités liées à l’hygiène (WC et salle de bains), installées à l’origine aux extrémités de chaque étage.

Désormais, des étendoirs à linge, vélos, tables de jardin et fleurs en pots ont pris leur aise sur les larges paliers et passerelles métalliques ; chacun s’appropriant à sa manière les espaces communs, offrant à ce lieu éminemment parisien des airs de rues napolitaines. Le Conseil syndical intervient en cas de débordements. « On tolère dans une certaine mesure. On alterne entre laxisme et fermeté » précise Céline, diplomate.

À mesure que nous gravissons les marches, la température monte. Au 4ème et dernier étage, la lumière pâle en ce mois d’avril, perce à travers l’immense verrière entièrement rénovée, qui éclaire le bâtiment sur rue. Une situation très agréable en hiver où le moindre rayon de soleil réchauffe l’atmosphère mais difficile à vivre en période de canicule.

On aime ou en déteste !

En 2005, Céline, traînée par un agent immobilier, a un gros coup de cœur pour cet endroit atypique : « J’habitais rue Richer et je voulais absolument rester dans l’arrondissement. En visitant le lieu, je me suis tout de suite projetée dans du long terme. »
Selon elle, la plupart des propriétaires et locataires sont sensibles à la beauté et la rareté du lieu. « Si l’on vient s’installer ici, c’est un choix présidé par une adhésion à l’ambiance qui y règne » insiste-t-elle.

Structure fer de l'intérieur du bâtiment A avec 2 vélos accrochés

La structure, les façades intérieures et extérieures ont été entièrement rénovées. De gros travaux, réalisés à partir de 2011 qui ont pu bénéficier d'une subvention de la DRAC.

Car le visiteur ne peut rester indifférent en découvrant cet ensemble de logements. « Les avis sont très tranchés. Soit on me dit : « c’est génial, c’est l’auberge espagnole ou alors « on dirait une prison, comment fais-tu pour vivre ici ? » s’exclame en riant Céline qui a trouvé ici un esprit village très précieux pour elle, son fils et le chat.
Mais si la vie à l’intérieur des bâtiments peut diviser, la cour jardin fait, elle, l’unanimité.

Intérieur de la Cité Napoléon, vue du 2ème étage avec les coursives, les structures métalliques

Un ingénieux système de passerelles et de coursives desservies par des escaliers assuraient une ventilation efficace.

Vue des coursives du bâtiment A, Cité Napoléon

Un dedans-dehors, un entre-deux à l'abris des intempéries.

Une cour jalousée

En traversant la cour arborée, plantée d’arbres et de massifs de rhododendrons, évoquant les jardins romantiques, on apprend que certains se plaisent à rêver d’une remise en eau de la vieille fontaine à sec, aujourd’hui inondée de plantes. Sauf que les plus anciens se souviennent de son affaissement et des travaux de consolidation qu’il a fallu réaliser. Le projet semble donc risqué et coûteux alors que d’autres chantiers sont en attente. La rénovation des deux bâtiments donnant sur cour est à l’étude.

Un tas de pavés attire notre attention. « On les conserve précieusement. Ils ne doivent pas sortir de la cité » précise notre guide d’un jour.
Peu appropriés au passage des poubelles car trop sonores, et retirés avec l’arrivée du réseau électrique sous le porche, ces pavés, remontant sans doute aux origines de la Cité, s’éternisent dans un coin, attendant de meilleurs jours. De nouveaux modèles plus réguliers les ont remplacés.
Séduit par le calme et le gazouillis des oiseaux, l’on peine à imaginer que la cour servait de parking dans les années 70 et 80, à l’usage des activités commerciales (imprimerie et cabinet d’architectes) qui se trouvaient sur place.

Le programme d’habitations qui comptait à l’époque cinq édifices distincts a perdu son bâtiment E, ses espaces mutualisés à destination des ouvriers (lavoirs et séchoirs) et les bains communs. Tout a été vendu et remplacé par un immeuble donnant rue Pétrelle, avant la prise de conscience patrimoniale de l’ensemble et son inscription à l’Inventaire des Monuments historiques en 2003.

La cour intérieure avec massifs, arbres et fontaine ancienne

Au centre de la cour trône une fontaine croulant sous les plantes vertes. Sa remise en eau, souhaitée par certains, n'est pas à l'ordre du jour.

Un site inscrit aux Monuments historiques

Depuis l’inscription en 2003, les façades intérieures et extérieures ainsi que la structure d’un des deux bâtiments principaux ont été intégralement restaurées. Une qualification précieuse qui donne accès à des subventions de la DRAC permettant de financer les campagnes de travaux obligatoires afin d’assurer la préservation du site.
Cette protection au titre des MH implique l’ouverture du site au public une cinquantaine de jours par an. Pour plus de commodité, la Cité reste ouverte en semaine et bloque son passage par digicode le week-end. Un accès libre qui n’est pas sans nuisances.

Une convivialité à restaurer

Céline se souvient avec nostalgie de vendredis soirs où par petits groupes, les résidents se retrouvaient pour boire un coup sur les paliers, une pratique qui s’est peu à peu perdue. Trois ans de travaux et de poussière dans les parties communes ont eu raison de ces moments conviviaux, mais les liens restent forts.
Ils sont d’ailleurs plusieurs à vouloir marquer le coup à l’issue d’une fête des voisins. En projet, un pique-nique participatif dans la cour où l’ensemble des résidents, dont les nombreux étudiants, seraient conviés. « Un moment agréable pour fédérer et impliquer le plus de gens possible à respecter les lieux » note Céline, attachée au sein du Conseil syndical à réduire les incivilités par le dialogue.
Fidèle à ce lieu chargé d’histoire, si singulier à vivre, et qui lui ressemble, la propriétaire n’envisage pas de déménager pour un appartement plus grand. « Je n’arrive pas à m’en détacher. » poursuit-elle.
Tous partagent ce sentiment. Le jour où il faut partir, c’est un vrai crève-cœur.

Frédérique Chapuis

 

 

Pour aller plus loin : 
“La cité Napoléon : Une expérience controversée de logements ouvriers à Paris” de Catherine Bruant (Éd.LeaV – ENSA Versailles), 2011. Un ouvrage consultable à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris.

Palier de la Cité Napoléon avec des plantes et un petit canapé.

De petites tables et chaises installées en coursive appellent aux moments conviviaux entre voisins.

Une utopie sans lendemain

La cité ouvrière construite entre 1849 et 1851 sous Louis-Napoléon Bonaparte, répond à des questions hygiénistes. Tout juste élu à la tête de la Seconde République, l’homme d’État, sensibilisé très tôt aux questions sociales, et s’appuyant sur les idées fouriéristes en vogue, projette de construire dans chaque quartier de Paris un familistère.

Dans un contexte de révolution industrielle où la population ouvrière a plus que doublé en trois ans sur Paris, la question du logement est une priorité. La capitale connaît encore des épidémies de choléra au sein d’une main-d’œuvre, entassée dans des logements insalubres.

Ainsi, est inaugurée la cité Napoléon chargée de recevoir les ouvriers de l’usine de gaz hydrogène toute proche. Le siège de Gaz de France se situe toujours rue Condorcet.
Jusqu’à 400 familles modestes vont s’installer dans les quatre bâtiments, disposant d’un appartement bien aéré et profitant du chauffage et de l’éclairage en commun. Des lavoirs, séchoirs et toilettes sont accessibles dans chaque bâtiment ainsi que des bains communs. Une visite médicale gratuite est organisée pour s’assurer de la santé mais aussi de la propreté des habitants.

Finalement, la cité Napoléon sera l’unique cité ouvrière (la Villa Daumesnil et la Cité du Comte de Madre seront construites selon d’autres modalités) à sortir de terre. Le programme d’habitations associant loyers peu chers et confort, et promettant des rendements financiers aux actionnaires, va virer au fiasco.

Les logements au départ convoités seront peu à peu boudés par des ouvriers méfiants qui voient là un moyen de contrôle avec la présence d’une imposante grille et la mise en place d’un couvre-feu à partir de 22h. Arrivé trop tard, l’ouvrier dort dehors.
L’aspect clos et rigide, la trop grande promiscuité, les allées et venues sous la surveillance quotidienne d’un inspecteur, auront raison des idées philanthropiques des débuts.
Aujourd’hui encore, la disposition peu conventionnelle des logements laisse deviner les ambitions, certes contradictoires, qui avaient présidé à la construction de la Cité.