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Unique Amap du 9ème, Les Cagettes La Fayette fait le pari de la convivialité, de l’entraide et du manger bio et local. Avec les deux maraîchers, Jean-Christophe et Romain, c’est une vraie relation de confiance qui s’est installée, pour le bonheur des Amapiens qui chaque mardi soir récupèrent leur panier.

Les bénévoles assurent la distribution

Il est 18h15 et la petite équipe chargée de la distribution se retrouve dans le local du PIJ (Point Information Jeunesse) au 60, rue La Fayette. Les balances et les bassines de couleur sont prêtes à recevoir les légumes.
Au même moment, Jean-Christophe le maraîcher gare son utilitaire à cheval sur le trottoir et commence à décharger les cagettes de légumes. En ce début juin, les courgettes ont fait leur grand retour. Belles et généreuses, elles vont ajouter un peu de soleil aux fenouils, salades, choux pointus et carottes encore terreuses qui garnissent les paniers proposés aux Amapiens.
Ces derniers arrivent seuls, en couple ou en famille. Jessica fait partie du noyau dur depuis 2017. « Quatre désherbages à mon actif, un demi-panier et douze œufs », c’est ainsi qu’elle se présente avec un grand sourire. La trentenaire qui vient de déménager dans le 17ème, fait désormais un crochet pour récupérer ses légumes « car ici, l’ambiance est unique ». Un homme d’une soixantaine d’années se languit de déguster tomates et concombres.  Hélas, ces derniers arriveront début juillet, pas avant. Suivront cet été, les poivrons et aubergines, les pastèques et melons.

Zékya, une francophone du Nouveau-Brunswick, se demande comment cuisiner le chou-rave qu’elle vient d’attraper. « Rôti c’est très bon » propose quelqu’un. « Coupé en petites lamelles pour l’apéro » lance un autre. Les recettes et les conseils fusent. Une petite fille veut jouer à la marchande. Yoann, lui, se demande comment faire accepter le fenouil à ses enfants de sept et neuf ans. « Au début, je le cuisinais avec du curry et ça passait tout seul. Mais maintenant, la recette ne fonctionne plus » déplore le père, avec en main, le redouté apiacée.

Jean-Christophe, ancien informaticien, devenu maraîcher bio : "Je ne regrette rien."

Composer avec les saisons

Habitués des rayons proposant tomates d’Espagne en hiver, framboises du Kenya toute l’année, passez votre chemin ou acceptez de changer vos habitudes. En adhérent à une Amap, il faudra composer avec les saisons et faire avec les récoltes. Comme l’explique Jessica : « C’est à nous de nous adapter. L’Amap repose sur une autre démarche de consommation, qui nous rappelle que nous faisons partie d’un ensemble vivant dont nous devons prendre soin. »
L’approche est plus pragmatique du côté d’Alix, le nouveau président des Cagettes La Fayette : « On perd moins de temps à faire ses courses, à vérifier les provenances, les labels, à se décider. On récupère des légumes de qualité et d’une grande fraîcheur. » En quelque sorte, le non choix devient une facilité, appréciée des habitués.
Un argument qui devrait séduire une clientèle d’actifs urbains, désireuse de manger sain et local, sans perdre de temps au supermarché.
Mais adhérer à une Amap consiste surtout à soutenir une agriculture paysanne sans pesticide en finançant la production à venir sur une année.

À gauche, Romain, ancien horticulteur, devenu maraîcher en compagnie d'Alix, le président de l'Amap.

À l’origine des Cagettes…

Il y a l’enthousiasme et la volonté de deux trentenaires, Ariane et Iris. Soucieuses de manger bio, local, sans intermédiaire et désireuses d’aider un maraîcher sur le long terme, elles vont développer le projet en lien avec le réseau Amap Ile-de-France et faire une rencontre déterminante : celle de Jean-Christophe et de Romain en 2016, eux aussi, au démarrage de leur activité de maraîchage. « On a commencé la première distribution à la rentrée 2017 avec vingt-cinq paniers complets. C’était le minimum vital pour que ça vaille le coup financièrement pour nos deux maraîchers installés près de Troyes » explique Ariane.
Quant au trajet, deux heures de route aller-retour à réaliser chaque semaine par les producteurs depuis la préfecture de l’Aube, « c’est limite niveau bilan carbone concède la jeune femme mais c’était ça ou rien car les producteurs en bio sont quasiment introuvables en Ile-de-France ».
Dès la fin de la première saison, l’Amap de quartier enregistrait une quarantaine de paniers.

Depuis, les membres actifs des Cagettes La Fayette n’ont pas ménagé leurs efforts pour fidéliser de nouveaux “consom’acteurs”, habitants ou travaillant dans le 9ème.
Présence aux fêtes de quartier, au forum des associations, sur les marchés de producteurs, affichages… Des actions de communication et de pédagogie qui ont porté leurs fruits puisque l’Amap a compté jusqu’à soixante-sept paniers à son niveau le plus haut en 2020. Grâce à la pugnacité d’Ariane, la distribution n’a jamais cessé pendant les périodes de confinement et une liste d’attente a même été créée, tant la demande était forte. Pour autant, ce fut la douche froide à la rentrée 2021. « On est redescendu à quarante-deux paniers » regrette Alix. Une baisse des adhésions difficile à expliquer alors que les commerces de proximité ont plutôt profité d’un regain d’intérêt en 2020.
La désaffection s’est d’ailleurs faite ressentir sur l’ensemble du réseau des Amap d’Ile-de-France.

Des légumes bio et de saison

Ceux à feuilles sont cueillis le matin même, ceux à racine font l’objet d’une halte au frigo. « À quelques jours près, le légume pourrit en terre. Le frigo est donc indispensable pour prélever les légumes à maturité et ainsi mieux gérer la production surtout l’hiver » explique Romain, le visage et les bras déjà halés par le travail en plein air.  Ce dernier se plaint des chevreuils, ragondins et faisans, un peu trop portés sur les salades : « On a pourtant installés des filets mais ils arrivent à les percer. »
Plusieurs saisons se sont succédées depuis 2015, lorsque les deux associés commencent leurs travaux sur un terrain vierge, sans eau ni électricité, à quelques kilomètres de Troyes, sur la commune de Saint-Germain. « La terre n’avait pas été exploitée depuis plus de dix ans ce qui nous a permis d’obtenir la certification bio Ecocert dès le départ » précise Jean-Christophe.

Une installation facilitée par Terre de Liens, le réseau associatif chargé d’aider les porteurs de projet en bio à accéder au foncier rural. « Sans Terre de Liens, nous ne pouvions avoir accès à la terre, devenue trop rare et trop chère » résume Romain. C’est l’un des enjeux majeurs du mouvement citoyen, œuvrer politiquement pour relocaliser l’alimentation et protéger les sols alors que chaque année, vingt mille paysans disparaissent.

Jean-Christophe et Romain sur leur exploitation, devant des plantations de choux, betteraves et oignons blancs.

Location, achat de terre et lourd investissement

Le projet maraîcher s’est donc concrétisé autour de six hectares loués à Terre de Liens et l’achat de 8 000 m2 de terrain, destinés aux installations en dur (un bâtiment, une chambre froide, une serre non chauffée de 2 400 m2  avec système d’irrigation). Sur l’exploitation, seuls trois hectares, les mieux placés, sont cultivés. Les autres parcelles sont régulièrement inondées en hiver et au début du printemps, en raison de la couche d’argile blanche sous la terre noire de marais, qui bloque l’évacuation des précipitations d’eau.

Au total, les deux partenaires ont investi 250 000 euros et ont pu bénéficier d’aides à l’installation en bio. « Un investissement qui nous a permis de produire correctement dès le démarrage de notre activité » confie Jean-Christophe.  « Sans serre, le  modèle n’était pas viable » affirme le maraîcher.
Après une première année blanche, l’exploitation a trouvé sa rentabilité économique. Cinq ans plus tard, chacun des associés se verse en moyenne 1 800 euros net par mois.

Jean-Christophe, l’ancien informaticien, qui tout gamin voulait être agriculteur, a fait une croix sur son ancien salaire mais ne le regrette pas. « Bien sûr, c’est dur physiquement, surtout en juin et juillet mais je n’ai plus envie de me mettre devant un écran. Au bout de vingt ans, j’avais fait le tour de la question. C’est fini tout ça ! »
Même ras-le-bol professionnel du côté de Romain. Horticulteur de formation, cet ancien chef de rayon jardinage en grande surface, aspirait à autre chose. « Aujourd’hui, je ne regarde plus ma montre. Les journées passent trop vite. »
Suite à un petite année de formation et conseillés par un maraîcher bio à la retraite, les deux hommes se sont lancés. Ils ont accompli en quelques années un travail considérable. « Ce n’était ni une reprise d’activité ni une transmission familiale mais une création complète » rappelle Romain, pas peu fier du résultat.

Exemple d'un panier de légumes distribué à l'Amap

Les bénévoles pèsent et distribuent les légumes. Chacun participe afin de faire tourner l'AMAP sur l'année

Amapiens et maraîchers main dans la main

Les deux reconvertis qui se relaient chaque mardi pour se rendre à Paris fournir l’Amap en légumes comptent sur les adhérents du 9ème pour assurer une partie de leur revenu annuel. Les contrats signés représentent environ 45 % de leur chiffre d’affaire, une part équivalente provient de la vente directe (tous les samedis matin sur l’exploitation) et le reste est réalisé avec les magasins bio de la région de Troyes.

La bonne entente règne entre gens des villes et des champs. Le 25 juin prochain, un week-end désherbage est programmé sur place. Une vingtaine d’adhérents s’est inscrit. L’occasion de resserrer les liens autour d’un moment festif qui démarre comme chaque année par un picnic partagé afin de prendre des forces. « L’année dernière se souvient Yoann, on a désherbé à la main l’équivalent de plusieurs mètres linéaires de poireaux, soit l’équivalent de soixante heures de travail. Ça n’est pas anodin ». Un sacré coup de main apprécié des producteurs qui ne ménagent pas leurs efforts pour recevoir au mieux les adhérents.
Après le barbecue du soir, les tentes sont dressées sur le terrain. Au réveil, un bon petit déjeuner est servi, suivi d’une visite culturelle avant le retour sur Paris. « C’est vraiment du luxe », convient Yoann pour qui cette bonne ambiance ne se retrouve pas forcément dans les autres Amap.

Et si l’envie de mettre les mains dans la terre n’était pas pleinement assouvie, d’autres sorties sont organisées comme à la champignonnière de la Marianne à Méry-sur-Oise. Il en reste une poignée en Ile-de-France, la plupart des sites ont fermé dans les années 90, concurrencés par les pays de l’Est.
Mais le propriétaire Bruno Zemblera résiste et a pu faire découvrir les spécificités de son activité à la dizaine de volontaires venus du 9ème. À l’intérieur des galeries fraîches d’une ancienne carrière de pierre, les Parisiens se sont retroussés les manches en participant à la cueillette des champignons de Paris, pleurotes grises, pholiotes du peuplier et autres shiitake.

Comment recruter et élargir la cible ?

« À chaque rentrée de septembre, près d’un tiers des contrats ne sont pas renouvelés » constate Ariane, l’ancienne présidente. Une situation liée aux nombreux déménagements qui s’organisent dans le 9ème et qui reflètent la démographie du territoire. Certains changent tout simplement d’arrondissement pour se rapprocher de leur nouveau job. Quant aux familles, à la venue d’un deuxième ou d’un troisième enfant, elles sont contraintes de s’établir en banlieue, d’autres partent s’installer en province.
La population des adhérents se resserre donc autour de jeunes actifs (solo, en couple ou en co-location) et de familles installées depuis longtemps dans le quartier.
Comment alors recruter tout en œuvrant pour une plus grande diversité sociale ? « C’est un vrai sujet pour les Amap » reconnaît Alix qui ne peut que regretter le constat malgré la volonté d’inclure tout le monde. L’équipe avance plusieurs raisons : l’aspect financier tout d’abord. L’abonnement nécessite de signer dix chèques d’une quarantaine d’euros prélevés tous les mois. « Il faut pouvoir se projeter sur un an. Les gens en contrat précaire, les CDD de quelques mois, les étudiants ne le peuvent pas » déplore Ariane. Autre frein à l’adhésion, des habitudes alimentaires différentes. Comment cuisiner des légumes non choisis, notamment en hiver (pomme de terre, choux, courge, navet…) qui ne font pas forcément rêver,  sans qu’ils ne soient boudés par les enfants ?
« Pour nous, reconnaît Jessica, tous ces légumes font désormais partie de notre alimentation de base. L’hiver, on fait des soupes et des potées ». Ce n’est pas le cas de tous.
Si l’Amap a encore de nombreux défis à relever, elle peut compter sur l’énergie de ses membres actifs. Deux nouveaux partenariats, fruits rouges et pommes viennent s’ajouter aux légumes, volailles, oeufs et champignons, proposés aux 110 adhérents. Les distributions ont commencé début octobre mais il reste une dizaine de places pour l’année 2022/23.
Alors n’hésitez pas à pousser la porte du PIJ le mardi soir, vous y serez bien reçu !

Frédérique Chapuis

Amap Les Cagettes La Fayette
Point Info Jeunesse, 60, rue Lafayette, Paris 9.
Distribution : tous les mardis de 18h30 à 20h00.
Il reste encore des places.
Au bio potager de Germain